Philosophie

Nous sommes tous des passeurs de vie.

En ce qui nous concerne, ce qui nous intéresse dans la Vie, c’est à la fois le fond et la forme. Le fond, en tant que sens que nous pouvons lui donner, en tant que lien avec les autres. La forme, celle que nous avons définitivement choisie, la joie, qui nous paraît intrinsèquement liée à la vie.

Le vin est dans le cas présent l’instrument de la transmission de la vie, dans l’intention de créer du lien : avec ce que nous sommes dans notre singularité, avec notre prochain et alter-égo, avec la nature d’où nous venons et où nous retournons.

Le vin est pour nous moyen d’expression et de communion.

En reliant le vin à la Nature avec intégrité, par des pratiques culturales de bon père de famille, nous - vignerons - aidons les hommes à se relier à elle, et donc à leur véritable nature.

Cet éveil à ce que nous sommes n’est possible que si le vin est lui-même bien né et bien vivant. A ce titre, il évoluera et se bonifiera. A la différence du vin "en conserve", qui est mort et ôte de l’énergie, le vin vivant en donne : il vivifie, communique de la joie et de l’envie, qu’il soit jeune ou plus âgé. Il a la jeunesse intelligente et la vieillesse heureuse. Comme le disait Henri Jayer, les vins doivent paraître ″vieux quand ils sont jeunes, et jeunes quand ils sont vieux″.

Qu’est-ce qui doit être vivant dans le vin ? Notre réponse est sans équivoque le fruit, en l’occurrence le raisin. D’aucuns préciseront - car la fermentation est passée par là - la mémoire du fruit.

Le raisin doit être cueilli au point culminant de sa vitalité, quand le sucre s’accompagne encore de la bienfaisante acidité. Bien entendu, la qualité de l’enracinement de la vigne, la vitalité du sol et de la plante sont indispensables pour mûrir le raisin sans atteindre des niveaux de sucre (donc d’alcool) trop élevés.

Le vin vivant permet à celui qui le boit de découvrir son propre goût, sa liberté. Le vin devient périple initiatique durant lequel l’homme part à la rencontre de lui-même. Le vin doit donc s’adresser à tous, sans élitisme aucun, afin que chacun puisse s’y connaître et s’y reconnaître.

Etre ce que nous sommes est le prérequis pour nous adresser à l’autre, sans lequel nous ne sommes rien. Le vin est donc moyen et non fin en soi. Le moyen par l’émotion ressentie de rapprocher les hommes, de libérer leur fraternité, grâce au plaisir partagé avec ceux que l’on aime.

Aparté historique

Quand j’étais enfant, mon père me disait, dans un mélange de bienveillance, d’envie et de résignation : ″Toi, tu crois que la vie est un éclat de rire″.

Je le crois toujours, et je souhaite que la simple évocation de Roc d’Anglade esquisse la forme d’un sourire à ceux qui le connaissent.

Son prénom ″Roch″ est d’origine espagnole. Je l’ai repris dans Roc d’Anglade, dont la cave est bâtie précisément sur le roc. Anglade ou Anglada est le vieux nom du village de Langlade, qui s’écrivait auparavant L’anglade. Ce nom vient de l’occitan anglata qui signifie terrain en forme d’angle, comme le village.

Mon grand-père paternel Laureano était originaire du sud de l’Espagne, de Fuente Alamo de Murcia. Il a été ouvrier viticole toute sa vie, en Espagne puis en France. Il est mort à 45 ans, empoisonné avec quelques ouvriers comme lui, par un vin destiné à un autre. Un ex-collègue licencié par le Marquis de Soubeyran à Lattes a voulu empoisonner le Marquis en mettant de l’arsenic dans sa barrique.

Il s’est trompé de barrique et a empoisonné la barrique destinée aux ouvriers. C’était en 1946, mon père avait 12 ans.

Roc d’Anglade est une histoire de restauration et de réconciliation avec la vie, d’où l’importance que son vin soit vivifiant et salutaire.

Rémy Pédréno